J.R. GEYER

 

A Rizü Takahashi

 

LA OU LA TERRE S’OFFRE

A L’ETREINTE DU FEU

 

 

 

C’est d’abord un lieu fermé sur lui-même en haut d’un mont avec une maison dont les volumes cubiques en lattes de bois s’adossent l’un contre l’autre, se rassurent, se plantent aux confins d’un taillis de chênes et de pins, qui donne une impression d’enclos d’île terrestre même si rien n’en délimite le pourtour le ceint, s’il est en voisinage avec d’autres maisons aux silhouettes conventionnelles. Un territoire où l’impression première insiste de telle façon qu’elle devient certitude, plénitude sentiment d’appartenance, d’ancrage et d’immobilité dont le tracé rassure et apaise ou bien centre ce qu’on ressent.

 

Dés les premiers moments l’horizon n’est pas quelque part entre les arbres immédiat ou fuyant mais il vient du dedans comme s’il était profond. Il s’agit d’un lieu avec une maison quelques arbres et en rangs des fagots de lattes qui se côtoient avec entre eux juste le passage, pas très haut et tassé sur le côté un bâtiment court, étalé c’est à dire bas et, comme en prolongement, tapi dans une excavation, comme une grande motte enfouie arrimée là, sorte de cachalot de terre crue échoué et silencieux,  presque caché, creux dedans c’est à dire vide comme un ventre avec des flancs le four, avec dedans de l’air sans feu, appelé Dragon dont la gueule est fermée, parfaitement silencieux, comme étant en attente de gestation et de feu, en  espérance, passif pour l’instant puisque c’est avant qu’il soit habité, désert au dedans puisque rien n’y est logé, ressemblant à s’y méprendre à une divinité femelle aux flancs épais qui attend d’être pleine après avoir reçu dans elle si on peut dire l’exercice du feu. Une masse femelle au ventre couché avec un dos large appuyée de tout son long sur la terre dans une excavation pour que le mâle feu la pénètre bien.

C’est ce qu’on sent dés le bord la fosse taillée dans la terre, ce qui émeut, même si la force que ça inspire est autre chose qu’humaine si c’est tellurique c’est à dire né et formé dans la matière et lui appartenant. Si ce qu’on voit comme étant un four aux formes couchées en position de recevoir d’une apparente passivité appartient à ce qui l’enracine, en est créé, si on dirait que c’est la terre elle-même qui l’a façonné et sous une poussée venant du fond, en a fait l’immersion.

(…)

D’abord c’est la terre uniquement, seule, dans la masse de son silence qu’on sent rivée à une attente, à quelque chose d’imminent et de fort mais qu’on n’imagine pas, qui ne laisse rien voir sauf une gueule obturée par une porte en fer quelque trous carrés dans sa panse et sur le côté un rectangle taillé dans l’ombre et au fond une cheminée de brique carrées peu élancée mais assez haute, ni voir ni entendre. Seule ai-je dit sans que rien ne donne une idée de ce qui se prépare se fomente dans le secret du lieu, tout en sachant qu’il va s’agir là dans la fosse et à même son ventre d’une sorte d’accouplement aussi étrange et violent que ceux qui font trembler les arbres et la terre des pachydermes ou qui brassent la mer des grands cétacés.

Si un tel évènement est comparable dans l’esprit se sera immobile et d’abord en silence pénétrant dans la terre intime comme on le sent déjà, des jours et des nuits durant comme ça a été dit, là où la terre s’offre à l’étreinte du feu aussi bien dire noces. (…)

 

L’événement attendu est fort mais le lieu en lui-même est rangé, modeste comme étant en retrait de tout avec juste ce qu’on voit des formes, bols qui se coudoient sur des planches, vases sculptés, fioles de terre les une blanches les autres grises ou vertes, aux flancs tournés avec parfois des stries régulières.

L’ordre règne la disposition en est tranquille dans le côtoiement comme tout ce qui se trouve à proximité du four et des tas  de lattes qui entre eux tracent un itinéraire. Le lieu est monacal ; presque épargné en tous cas hors d’atteinte, laissant le monde plus loin comme s’il s’agissait d’une autre rive, en l’oubliant. Un lieu où l’émotion rejoint ce qui est égal, ordonné sans effet d’aménagement.  

Vrai, juste, il sonne d’une résonance franche. Et l’accès en est immédiat, c’est à dire de plain-pieds, comme une marche franchie, on s’y pose tout en étant assuré.

C’est ce qu’on sent, ce que je sens dés que j’arrive baigné d’un autre air, étant moi-même dés aussitôt en accord avec le lieu, harmonisé en moi-même, les sens en veille, les pensées rangées  l’une à coté  de l’autre ; dans un nouvel ordre. C’est si patent que je pourrais ne pas bouger et ne rien dire, faire ce choix momentanément avec la certitude que c’est ce qu’il faut que je fasse et en même temps que c’est nécessaire.

 

Je me revois quand j’allais jeune vers mon maître à penser et à écrire, sorte de moine que me rappelle le maître potier que je vois aller et venir dans ses attitudes, son pas, dans ses gestes et ses expressions, dans son vêtement qui l’efface presque. Je m’y revois tant d’années avant dans des circonstances semblables, avec une même impression de me trouver dans un monde où beauté profonde et vérité s’assemblent. Je me surprends à ces pensées en retour, sans en examiner le sens.

 

Puis c’est le premier feu après que chaque pièce a été mise dedans dans ce que j’ai toujours envie d’appeler le ventre femelle  ( ne dit-on pas en, japonais la four ) rangée avec exactitude le temps qu’il faut presque imbriquée sur de petits plots trempés en leur base d’un liquide gélatineux, après  l’enfournement des pièces, chacune posée sur le carré, disposées ai-je dit mise là où il faut flanc contre flanc ou contre col, hanse tournée, assise prés des bords ou frôlant la voûte sachant qu’à la droite extrême et devant un petit Daïmaru en terre tassé sur lui même la tête en avant, les yeux grand ouvert à l’épreuve ; attend le feu.

(…)Le premier feu que je mets de mes mains à l’invite du maître avec deux autres qui d’abord couve par en bas au tout début, que je lance avec un bout de papier avant que s’embrasent les lattes, au tout début du feu qui des jours et des nuits durant en silence d’abord puis prenant volume et force va lâcher par deux orifices ses cornes égales, deux langues ébréchées par l’air, dans un faible murmure une respiration à tel point que le ventre  s’ouvre par endroit se veine cherche des failles quand parvenu à un haut degré le feu en ravage les voûtes et les flancs et qu’au lieu de bercer par sa rumeur gronde mais contenu gardé dans la panse de terre crue ne pouvant s’échapper que par les orifice déjà ouverts, autorisés. (…)

Le premier feu avant l’autre qui vient et qui semble innocent puisqu’il mord en silence qu’il y a consentement entre lui et la terre la terre se laissant saisir avant qu’il la force que chaque pièce après avoir été façonnée par des mains d’homme le soit par des mains de feu.

L’image est si réelle qu’au début on ne la sent pas. Il y a progression de l’intensité de l’élément comme s’il y allait avoir un second feu et un troisième et un encore plus fort encore plus violent au point qu’après des jours et des nuits il devient ce qu’on peut dire comme un volcan mais un volcan intime non souterrain  horizontal  allant de la gueule traversant au dedans jusqu’à la volée de brique, passant dans la matière au point de la transmuter sans jamais consumer.

C’est ce qui s’entend dans le souffle quand la flamme n’est plus orangée mais blanchie quand sa couleur s’absente qu’elle devient presque exsangue à force d’intensité, que sa blancheur change l’élément, en oubliant le feu.

 

Mais avant il y a un cheminement ; un parcours plus intérieur que physique. Ce que je sens intimement en étant devant. Je regarde les autres, les femmes, servantes du feu qui lui donnent son bois parfois je regarde dedans les silhouettes des pièces qui semblent sous-marines, aux couleurs non plus physiques mais faite d’esprit, dont la terre est changée en verre, qui luisent sourdement dans l’étoupe du feu et me sens dans le même creuset brûlant au même feu mes scories. Il s’agit véritablement de purification, de catharsis. C’est ce que je sens quand je suis assis au bord de la fosse en regardant faire les femmes qui jettent le bois. Quand je regarde le maître qui va et vient  lentement et en silence qui fait ses gestes obture des fissures prépare du mortier dévisage le feu  et encourage de sa voix, qui écoute qui parfois veut que tout se taise pour n’écouter que la rumeur du feu.

(…)Ce que je sens quand je quitte les lieux comme étant arraché de l’endroit y cherchant aveuglément naissance ou amour a venir, peut être femme conscient qu’une fois en allé il faut que je revienne. Je reviens. Je me tasse là où j’aime être. Je salue les uns et les autres qui ne sont plus seulement femmes ou hommes mais servants du feu dont le discours lui aussi change de matière pour se transfigurer, allant à l’essentiel des choses,  comme étant commandé au point d’en consumer le sens pour le faire renaître. Des mots sont dit mais ils sont différents. La langue ordinaire ne suffit pas au sens. Tout se charge et se simplifie. Etant aussi authentifié. (…)

 

J’arrive, je ramasse ma voix, je salue et je me tasse au bord de la fosse. Les visages des femmes s’éclairent sous un soleil intermittent à chaque fournée. Au lieu de penser je me fige presque ramenant mes gestes à moi-même et rentrant mes paroles ce que j’aurais à dire mais que je tais, ce que je voudrais exprimer assis devant le feu au delà de la fascination.

Je suis immobile attentif non pas dans le non-être tout au contraire irisé de vie et de pensées nouvelles. Au delà de la fascination du feu qui sacre le lieu et sacralise le phénomène. Comme étant moi et les autres qui s’activent en silence les uns ramenant le bois, les autres l’enfournant quand l’ombre épaissit et que la flamme monte au delà du fourreau le feu étant égal en degrés à celui d’un volcan, sabrant à la verticale d’une seule jetée la nuit ourlée autour ; comme étant moi et les autres en attente d’un événement.

On sait à la vue de la flamme qui pourlèche la gueule à chaque fournée que l’élément fait rage non pour détruire mais pour créer. Il y a en effet un fort sentiment de passage de la chose sans vie à la chose en vie. On surnomme Dieu le grand Potier. Le phénomène là est similaire. Là le feu crée.  Il succède à celui qui a façonné. Adam signifie terre rouge. Sans forcer cette assimilation quand je suis au bord de la fosse que je regarde et que j’écoute et que je vois passer les hommes et femmes le visage parfois harassé d’avoir servi des heures durant parfois la nuit entière, je ressens la force de ce qui est crée quand j’entrevois le feu, qu’il pénètre les formes et les colore, qu’il pigmente les épidermes. Et d’objets en attente ils deviennent objets créés presque créatures. Dieu étant surnommé le grand potier et lui le maître, si on reste dans la comparaison le petit dieu.

Quand je m’éloigne après des heures passées devant, je n’ai qu’une seule envie  c’est de revenir sachant qu’au bord de la fosse je me ranime en moi-même au plus profond je m’intériorise je sens l’être et ceux qui m’entoure d’une autre façon et j’ai une notion différente de la beauté.

Je disais lieu de vérité que des pas venant d’ailleurs foulent je dis aussi lieu ou feu et terre engendre la beauté la réalise celle qui est  proche de ce qui est vrai comme le son d’un bronze, comme l’eau qui dévale d’un flanc, comme un couchant ou un levant.

Les êtres aussi les personnes hommes et femmes ne sont plus ce qu’ils sont dans d’autres circonstances mais les servants d’un culte qui les hausse à d’autres fonctions. C’est ce que je déchiffre sur les visages dans les gestes même les propos en même temps comme une alliance entre eux et moi ou bien pourrais-je dire une  consanguinité. Comme étant de la même mère si j’élève la comparaison et père si j’assimile la terre à la mère et le feu au père.

Le maître aussi humble qu’il soit et vrai dans ce qu’il dit et fait en allant et venant, parfois immobile parfois se taisant ou brusquement disert et riant, est un officiant. C’est ce qu’il est dans son humilité et son vêtement effacé. Un officiant. Il a l’œil et l’écoute et la main encore même si l’objet est en proie au feu. Il en a une sorte de gouvernement du moins ce que le feu qui fait rage dedans lui autorise. C’est très signifiant la relation qui s’entrevoie si on l’observe ou qui passe en secret si, soi-même, on n’est pas initié. Son geste a son langage ainsi que ses silences son attente qui interroge ou son interprétation des signes du feu. De même ce qui est inscrit dans la terre sur le devant du four << Paix et harmonie >> ainsi que les trois pots fichés en proue qui recèlent le riz le saké et le sel.

Quand je reviens je laisse derrière moi mon ancienne vie. J’aspire à recevoir  ce qui m’échoie. Je laisse se faire entre elles les heures au gré du temps, la relation humaine qui se trame autrement, plus forte et plus définitive et les attentes qui acquiescent aux désirs ; dans une même acceptation. Mes idées changent et je passe d’un vêtement à l’autre, de ma tenue pensante à davantage de légèreté, d’une gravité voulue à un véritable abandon. Comme étant au terme d’un vagabondage qui résume les pas et donne  respiration disons souffle à l’être en même temps qu’a travers les poumons. A l’être du dedans et jusqu’au fond puis remontant plutôt ressurgissant  comme celui qui plonge et qui écorche l’eau en réapparaissant et en soufflant fort.

Ce qui me fait penser au cri des premiers instants de la vie. C’est ce que je sens et pense mais que je tais pour que rien ne se sache, comme s’il s’agissait pour moi d’une révélation. Le feu étant l’élément premier et la terre celui où il s’exprime.

Là, dans un sentiment fort presque mystique, je reviens aux forces des premiers temps, aux dieux multiples qui signifiaient d’étroites relations entre l’homme et les éléments et je me paganise  en pensant qu’à l’intérieur c’est dansant qu’à l’intérieur c’est comme un sacre. Puis je cesse d’aller si loin dans la comparaison. Je me cale au bord de la fosse où les femmes la tête sanglée de tissu comme des femmes des sables, alimentent le feu au sens réel c’est à dire lui donne à dévorer le bois.

(…)Tout devient sage et simple même moi et la nuit  nous rassemble. Le feu contenu malgré lui dans sa cage de terre, fait le doux bruit d’un vapeur qui avance. Il semble cadencé après être monté et descendu selon un rythme nécessaire. Je bats aux même pulsations et sens que mon esprit s’apaise et ma pensée s’allège pour n’être qu’une branche dans le taillis de mes multiples interrogations ou un pas qui mène je ne sais où. (…)

 

A chaque instant je pense moi aussi au défournement, au moment  accompli de l’œuvre du feu, quand chaque objet tourné aux flammes après l’avoir été dans la terre va apparaître, être dégagé de la panse du four, révélé au jour, affronté à l’air et à la lumière avec la même attente qu’on peut avoir d’êtres vivants, semblables comme  disent entre eux les cuiseurs à une parturition ; l’image tout à fait s’incarnant.

J’attends mais d’une attente fertile. Je regarde le soir venu presque la nuit après que le feu a cessé, du moins son alimentation, qu’il commence son déclin, assis au bord de la fosse rassemblé comme étant plié bras et genoux et seul, le maître qui visiblement s’interroge en lui-même qui se demande ce que le feu à fait et comment telle terre a viré et comment tel rouge ou tel noir s’est révélé. Je le vois s’interroger et sais de quelle fibre sa pensée est faite. Je sens sa relation (sa filiation ?) entre les objets qu’il a tourné de ses mains et ce qu’en a fait le feu qui lui a succédé.

L’attente au long des jours et des nuits qui planait devient palpable, imminente avant que le four qui maintenant est obturé jusqu’aux moindre fissures, claquemuré de terre fraîche soit rouvert, que son flanc s’épanche sur chaque pièce défournée en allant de la main à la main, passant de la nuit du four au jour venu, tournée cette fois par un jeu d’ombre et de lumière.   8 Mars 2OO9

  

 

 

Le livre "Rizü Takahashi" 2011  Epuisé

                          couverture 800

 Texte bilingue en  français et  en Japonais, bilingual : french and Japanese.     

 Extrait :

                    "Gratitude.

          Environ 50 années se sont écoulées depuis que j'ai décidé de faire de ma vie une « succession quotidienne d'émotions ».

J'atteins mes soixante-dix printemps et j'ai enfin l'impression de terminer mon adolescence et que cette année marque une étape. A cette occasion, et grâce à l'aide de nombreuses personnes, pouvoir publier un recueil, principalement dédié au fruit de mon travail de ces deux dernières années, représente pour moi quelque chose d'inespéré. Sans vraiment trouver les mots à mêmes d’exprimer ma reconnaissance, je suis simplement comblé."

 

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